Au Sénégal, les débats publics ont souvent tendance à se perdre dans des constructions théoriques complexes, alors que certains problèmes relèvent de réalités simples et bien connues. La question du recrutement d’enseignants-chercheurs sénégalais par un pays voisin s’inscrit, selon le Pr Ibrahima Thioub, dans une logique bien plus banale : celle du « xar matt », autrement dit le travail au noir, désormais étendu à l’échelle internationale.
Contrairement aux arguments avancés çà et là, cette situation n’est pas fondamentalement liée aux conditions salariales ou à l’environnement de travail. De nombreux enseignants titulaires du public, bénéficiant déjà d’un statut stable et d’avantages conséquents (rémunération régulière, couverture sanitaire, primes de recherche, missions académiques, logement ou indemnités, retraite), conservent leur poste tout en exerçant parallèlement ailleurs, souvent dans des conditions moins avantageuses.
Ce cumul est rendu possible par un système où la rémunération publique est garantie, indépendamment de l’effectivité du service rendu. Résultat : certains agents réduisent leur engagement dans l’université publique, assurent des enseignements irréguliers, délaissent la recherche et considèrent le service à la communauté comme accessoire. Ce sont ces pratiques, longtemps tolérées au cas par cas, qui tendent aujourd’hui à être organisées de manière plus visible.
Face à cette situation, une mesure claire s’impose, selon l’auteur : mettre fin au cumul des postes. Tout enseignant titulaire qui choisit d’exercer à l’étranger devrait, dans ce cas, renoncer à son poste au Sénégal. Une telle décision aurait pour effet immédiat de clarifier les choix et de préserver l’efficacité du service public. En réalité, peu d’enseignants quitteraient leur poste titulaire, tant les conditions offertes restent globalement plus favorables que celles proposées ailleurs. Le raisonnement vaut également pour le cumul avec le privé national.
Le ministère de l’Enseignement supérieur est ainsi invité à tirer parti de cette conjoncture pour régler durablement la question du partage des ressources humaines entre le public et le privé. De son côté, un pays partenaire peut parfaitement recruter des enseignants sénégalais dans un cadre légal, à travers les accords de coopération officiellement signés entre États.
Le phénomène du « xar matt », qu’il soit interne ou transfrontalier, contribue largement aux dysfonctionnements du système éducatif. Les perturbations récurrentes du calendrier universitaire, souvent attribuées à d’autres causes, trouvent en partie leur origine dans cette réalité. Tant que cette relation ambiguë entre public et privé ne sera pas clarifiée, les réformes structurelles resteront inefficaces et l’enseignement continuera de souffrir d’inégalités profondes.
Pour le Pr Thioub, la solution est à la fois simple et peu coûteuse : appliquer la loi avec rigueur, équité et courage. Loin des diversions autour de la mobilité académique — qui existe et fonctionne dans des cadres bien définis partout dans le monde —, l’enjeu central demeure la défense d’une École de la République forte, équitable et de qualité pour tous.
Source : https://lesoleil.sn/