Les devoirs à la maison : faut-il repenser une tradition scolaire ? Par Dr Laurent BONARDI

Les devoirs à la maison : faut-il repenser une tradition scolaire ?  Par Dr Laurent BONARDI

Dans la plupart des systèmes éducatifs, y compris au Sénégal, les devoirs à la maison sont considérés comme une évidence. Ils font partie intégrante du quotidien scolaire, au point que leur utilité est rarement remise en question. Un élève qui rentre chez lui avec des exercices à faire est généralement perçu comme un élève sérieux, tandis qu’un enseignant qui donne régulièrement des devoirs est souvent considéré comme exigeant.

Pourtant, une question mérite aujourd’hui d’être posée : les devoirs à la maison contribuent-ils toujours réellement aux apprentissages ?

Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour leur suppression. La réflexion est plus profonde : quel type de travail demandé à domicile favorise réellement l’apprentissage ? À quel âge ? Dans quelles conditions et pour quels objectifs ? Car donner du travail à un élève ne signifie pas nécessairement lui permettre d’apprendre.

Le premier enjeu consiste donc à sortir d’une logique purement quantitative. Avant de donner un devoir, une question essentielle devrait être posée : qu’est-ce que l’élève doit apprendre, comprendre, consolider ou devenir capable de faire grâce à cette activité ?

Lorsque cette question ne trouve pas de réponse précise, la pertinence même du devoir mérite d’être interrogée.

Il convient également de distinguer les différentes fonctions du travail à la maison. Un exercice peut permettre de consolider une notion étudiée en classe. Une lecture peut développer la compréhension et enrichir le vocabulaire. Une recherche peut préparer un futur cours, tandis qu’une activité d’observation peut aider l’élève à établir des liens entre les apprentissages scolaires et son environnement quotidien.

À l’inverse, certains devoirs se limitent à reproduire mécaniquement des exercices déjà réalisés en classe, sans apporter une réelle valeur ajoutée à l’apprentissage.

Le critère de l’âge

La réflexion sur les devoirs doit également tenir compte de l’âge de l’enfant. Ce qui peut être utile et pertinent pour un élève de troisième ne l’est pas nécessairement pour un enfant en classe de CP.

Chez les plus jeunes, les priorités concernent avant tout le développement du langage, de la motricité, de la curiosité, de l’autonomie, de la socialisation et du plaisir d’apprendre.

La maison ne devrait donc pas devenir une seconde salle de classe. Cela ne signifie pas pour autant que les apprentissages doivent s’arrêter une fois la journée scolaire terminée. Bien au contraire.

Lire une histoire avec son enfant, discuter avec lui, cuisiner ensemble, compter des objets, observer la nature ou encore jouer à un jeu de société sont autant d’activités qui participent au développement de compétences essentielles.

La maison peut ainsi constituer un formidable espace d’apprentissage sans nécessairement reproduire les méthodes et les contraintes de la classe.

L’escalade des cours particuliers

Les devoirs à la maison soulèvent également une importante question d’équité. Tous les élèves ne retrouvent pas, une fois rentrés chez eux, les mêmes conditions pour travailler.

Cette situation peut conduire certaines familles à rechercher un accompagnement extérieur. Lorsqu’un enfant rencontre régulièrement des difficultés dans la réalisation de ses devoirs, le recours à un répétiteur ou à des cours particuliers peut devenir une solution. Progressivement, ce soutien scolaire peut prendre une place importante dans le quotidien des familles.

Les cours particuliers ne constituent évidemment pas un problème en eux-mêmes. Un élève confronté à une difficulté ponctuelle peut bénéficier d’un accompagnement personnalisé.

La difficulté apparaît lorsque le soutien extérieur devient presque indispensable pour permettre à l’élève de réaliser son travail scolaire ordinaire.

Un cercle vicieux peut alors s’installer : des devoirs trop nombreux ou trop difficiles entraînent des difficultés, ces difficultés conduisent au recours à un répétiteur et le soutien scolaire devient progressivement une charge régulière pour la famille, sans garantir nécessairement une réelle efficacité pédagogique.

Dans certaines situations, la journée de l’élève se prolonge ainsi bien au-delà des heures de classe. Cette accumulation peut poser la question du rythme biologique de l’enfant et de son équilibre personnel.

Le cours particulier devrait rester une réponse à un besoin spécifique et non devenir le prolongement payant de l’école.

Lorsque les difficultés rencontrées par un élève sont trop importantes pour lui permettre de réaliser seul le travail demandé, la première réponse devrait être pédagogique. La différenciation en classe, l’accompagnement ciblé, la remédiation, le tutorat ou d’autres dispositifs internes à l’établissement peuvent alors constituer des réponses plus adaptées.

L’intelligence artificielle, un nouveau facteur à prendre en compte

Une autre évolution majeure oblige aujourd’hui à repenser la question des devoirs : l’arrivée de l’intelligence artificielle générative.

Un élève peut désormais utiliser des outils d’intelligence artificielle pour obtenir une explication, résoudre un problème, rédiger un texte, traduire un document, corriger une production ou répondre à une série de questions en quelques secondes.

Dans ce contexte, certaines formes traditionnelles de devoirs perdent une partie de leur valeur pédagogique. Un texte standardisé rédigé à la maison peut désormais être largement produit par une intelligence artificielle. De même, une série d’exercices répétitifs peut être résolue rapidement à l’aide de ces outils.

L’intelligence artificielle devrait donc nous encourager à concevoir de meilleurs devoirs.

Il devient ainsi plus pertinent de demander à l’élève d’expliquer son raisonnement, de défendre un choix, de commenter une source, de confronter plusieurs réponses, de réaliser une observation personnelle ou encore de présenter oralement ce qu’il a compris.

Autrement dit, il devient nécessaire de privilégier les activités qui permettent de vérifier la compréhension et le raisonnement de l’élève plutôt que sa simple capacité à produire un résultat.

Cette évolution peut également conduire à déplacer certaines activités vers la classe, où l’enseignant peut observer directement le raisonnement de l’élève, l’accompagner dans ses difficultés et utiliser lui-même l’intelligence artificielle comme outil pédagogique.

L’enjeu n’est pas de lutter contre la technologie, mais d’apprendre à l’utiliser sans renoncer à ce qui fait la valeur propre de l’apprentissage humain : comprendre, raisonner, créer, exercer son jugement et être capable d’expliquer ce que l’on fait.

La place des parents

La question des devoirs interroge également la place des parents dans le parcours scolaire de leurs enfants.

Il est naturel qu’un parent accompagne, encourage et soutienne son enfant. En revanche, la réussite scolaire ne devrait pas dépendre de la capacité des parents à refaire les cours à la maison.

Lorsque les parents doivent régulièrement expliquer une notion non comprise, corriger les exercices ou rechercher des ressources afin de permettre à leur enfant de terminer son travail, certaines pratiques pédagogiques méritent d’être interrogées.

Les parents ont un rôle essentiel : accompagner, encourager, questionner et valoriser les efforts de leurs enfants. Ils ne devraient toutefois pas avoir à se substituer à l’enseignant.

De la même manière, le répétiteur ne devrait pas devenir celui qui permet systématiquement à l’élève de comprendre ce qui n’a pas été suffisamment acquis en classe.

Vers une évolution nécessaire

Il ne s’agit donc pas de supprimer les devoirs à la maison, mais de les transformer.

L’école pourrait progressivement passer d’une culture du « devoir donné » à une culture du « travail personnel utile ».

Chaque activité proposée devrait répondre à un objectif pédagogique clairement identifié. La quantité de travail devrait être adaptée à l’âge de l’élève et à sa charge scolaire globale.

Le travail personnel pourrait également prendre des formes plus diversifiées : lecture, entraînement, recherche, observation, préparation, création, réflexion ou réalisation de projets.

Sans nécessairement imposer un volume horaire strict, il serait possible de définir, selon les cycles, des repères concernant la nature, la quantité et les objectifs du travail à domicile.

L’objectif ne serait pas de bureaucratiser les devoirs, mais de leur redonner du sens.

L’école du XXIe siècle ne peut plus se contenter d’accumuler les exercices. Elle doit apprendre aux élèves à apprendre.

Cela suppose parfois de travailler moins, mais mieux ; de donner moins d’exercices, mais des exercices plus pertinents ; et de remplacer certaines tâches répétitives par des activités qui invitent à comprendre, chercher, réfléchir et créer.

Les devoirs à la maison ne doivent donc pas nécessairement disparaître. Ils doivent évoluer.

Car la véritable question n’est pas de savoir combien de temps un enfant passe à son bureau après l’école, mais ce qu’il devient capable de faire grâce à ce temps.

C’est à cette condition que le devoir cessera d’être une simple prolongation de la journée scolaire pour devenir ce qu’il devrait toujours être : un véritable outil au service de l’apprentissage, de l’équité et de l’autonomie.

Source : Le Soleil

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