Alors que le système éducatif sénégalais continue de recruter massivement, le malaise au sein du corps enseignant demeure profond. Derrière l’afflux impressionnant de candidatures aux concours de recrutement, se cache une crise plus silencieuse : celle d’une vocation de plus en plus remise en question.
Les chiffres sont pourtant éloquents. Lors des derniers concours, près de 200 000 candidats ont postulé pour environ 2 000 postes. Mais pour les syndicats et les acteurs de la société civile, ces données masquent une réalité préoccupante : de nombreux enseignants quittent la profession avant la retraite ou l’exercent dans un climat de démotivation croissante.
Pour mieux comprendre cette situation, plusieurs responsables syndicaux et acteurs de l’éducation ont analysé les causes de ce malaise persistant. Parmi eux figurent des représentants du Syndicat des enseignants libres du Sénégal (Sels), du Syndicat autonome des enseignants du moyen secondaire (Saemss) et de la Coalition des organisations en synergie pour la défense de l’éducation publique (Cosydep).
Selon El Hadj Malick Youm, secrétaire général national du Saemss, la crise de vocation est d’abord d’ordre social et symbolique. Le métier d’enseignant n’attire plus par passion, mais par nécessité. L’enseignement étant aujourd’hui l’un des principaux pourvoyeurs d’emplois publics, beaucoup s’y engagent faute d’alternatives professionnelles plus attractives. Cette situation s’accompagne d’une perte progressive du prestige autrefois associé à la fonction enseignante, qui occupait une place centrale dans la vie sociale des communautés.
Ce constat est partagé par Amidou Diédhiou, du Sels, qui rappelle que ce malaise ne date pas d’aujourd’hui. Il évoque notamment la fuite des compétences vers d’autres pays africains ou vers l’Europe, phénomène observé depuis plusieurs décennies, y compris parmi des enseignants formés grâce aux bourses de l’État.
Au-delà de l’image sociale, les conditions de travail constituent un facteur majeur de découragement. La charge horaire élevée, combinée à des effectifs pléthoriques, rend l’exercice du métier particulièrement éprouvant. Certains enseignants se retrouvent face à des classes dépassant largement la centaine d’élèves, une situation difficilement compatible avec un enseignement de qualité.
À cela s’ajoutent des conditions matérielles souvent précaires : abris provisoires, salles de classe dégradées, absence d’espaces de repos pour les élèves, cours poussiéreuses. Pour beaucoup d’enseignants, cet environnement contribue à l’usure professionnelle et alimente le désir de reconversion vers d’autres secteurs de la fonction publique.
La question salariale reste également au cœur du malaise. Les syndicats dénoncent depuis longtemps les disparités de traitement entre les enseignants et d’autres corps de l’administration. La faiblesse relative des rémunérations, combinée à la précarité des statuts en début de carrière, accentue le sentiment d’injustice. Contrairement à d’autres professions, les enseignants doivent souvent passer par plusieurs statuts successifs – vacataire, contractuel, puis titulaire – avant une intégration définitive, parfois après plusieurs années d’attente.
Par ailleurs, l’attractivité d’autres métiers constitue une source supplémentaire de déperdition. De nombreux enseignants réussissent les concours des grandes écoles administratives et quittent l’enseignement pour des carrières jugées plus valorisantes. D’autres utilisent le métier comme tremplin pour s’expatrier et exercer ailleurs dans de meilleures conditions.
Enfin, Cheikh Mbow, directeur exécutif de la Cosydep, met en lumière la pression psychologique subie par les enseignants. Stress permanent, surcharge de travail, gestion d’élèves en difficulté et relations parfois tendues avec les parents s’ajoutent à des perspectives limitées d’évolution de carrière. Autant de facteurs qui fragilisent durablement l’engagement professionnel.
Cette première partie du dossier met ainsi en évidence une réalité complexe : malgré son rôle central dans le développement du pays, le métier d’enseignant au Sénégal peine aujourd’hui à susciter l’adhésion et l’enthousiasme nécessaires à sa pérennité.
Source : https://lesoleil.sn/